Tokyo nationalise le nucléaire, Areva hâte la privatisation…

Alors que de plus en plus de voix s’élèvent au Japon pour réclamer une nationalisation partielle ou temporaire de la compagnie Tepco, lundi le quotidien économique La Tribune révélait que le conseil de surveillance d’Areva avait approuvé la privatisation du groupe et son entrée en bourse. Un choix à rebours de l’histoire quand tout démontre que privatisation et sécurité sont inconciliables.


L’information, aurait pu -aurait du ?- faire l’effet d’une bombe. Révélée par la Tribune,ce lundi, le conseil de surveillance d’Areva, leader mondial de l’énergie nucléaire, a approuvé la privatisation du groupe et son entrée en bourse.

Elle est pourtant passée comme une lettre à la poste, alors que jamais la question nucléaire n’a autant porté à polémique. C’est peu dire que Areva joue plutôt la carte de la discrétion en la matière.
Certes, le groupe d’Anne Lauvergeon est confronté à d’importants besoins en investissements. Certes, selon La Tribune, le groupe n’était pas maître de son destin en termes de calendrier : « le fonds souverain du Koweït, entré au capital d’Areva en décembre dernier à hauteur de 4,8%, aurait donné à l’Etat jusqu’à la fin juin pour coter la valeur en Bourse sans quoi ce dernier devra débourser 600 millions d’euros pour racheter ses parts au fonds souverain » écrit le quotidien économique. Certes, depuis l’arrivée de Nicolas Sarkozy à l’Elysée, c’est tout un processus de privatisation rampante de la filière nucléaire qui est à l’œuvre. Une choix à rebours de l’histoire qui s’écrit quelques milliers de kilomètres de nos frontières, tant Tepco, par ses dissimulations multiples, les libertés prises avec les normes de sécurité a fait la démonstration des limites de la dérégulation aux seuls fins de profits .

Fin février 2011, la France envisageait déjà d’ouvrir le capital de la filiale minière d’Areva pour« en assurer le développement ».
Argument principal : compte tenu de la croissance attendue du parc mondial de centrales nucléaires au cours des trente prochaines années, l’actif devait receler une importante valeur. En trois semaines, le contexte a changé. De l’eau bien chargée a coulé sous les ponts et Areva dévisse en bourse. Pas sûr que les investisseurs se bousculent à l’horizon. Déjà en février, le fonds souverain du Qatar indiquait à l’Etat français qu’il était plus intéressé par les mines d’ Areva que par ses activités réacteurs qui, selon lui, «présentaient un profil de risque et une cyclicité plus élevés».  Appréciation des plus inspirées.

L’ACTIVITÉ NUCLÉAIRE DE TEPCO NATIONALISÉE ?

Cette privatisation à marche forcée de toute la filière énergétique (après Suez, EDF, GDF) apparaît d’autant plus surréaliste et décalée qu’au Japon, l’hypothèse d’une nationalisation de Tepco, qui fournit un tiers de l’électricité du pays, fait l’objet d’un véritable débat public. Une option jugée«possible» par le ministre délégué à la Stratégie nationale, Koichiro Gemba, cité par l’agence de presse Kyodo. Selon le quotidien Yomiuri, certains membres du gouvernement ont proposé un plan en vertu duquel l’Etat prendrait une part majoritaire au sein de Tepco, et l’aiderait à verser des indemnisations pour les dégâts provoqués par l’accident nucléaire. On l’a appris récemment, le site de la centrale et ses 6 réacteurs n’étaient plus assurés depuis août 2010. La couverture ayant été jugée trop chère par l’opérateur de la centrale…

Mardi, les députés japonais ont publiquement débattu de l’hypothèse d’une nationalisation. Dans le même temps, le cabinet du premier Minsitre faisait savoir que si « le gouvernement n’envisageait pas une prise de contrôle de Tepco pour le moment, compte tenu de la chute du cours de l’action,  l’entreprise ne pourrait faire face seule au coût de la reconstruction et aux indemnisations ».

Deux hypothèses sont envisagées plus sérieusement, soit une nationalisation temporaire de la société soit une filialisation de l’activité nucléaire de Tepco qui serait alors nationalisée.
Interrogés par les journaux nippons, la plupart des experts financiers préfèrent rester anonymes : « je ne vois pas d’autres options que la nationalisation de Tepco. Les gens sont tellement en colère contre la société que l’Etat doit en assurer la gestion » observe un gestionnaire de fonds.

Autre symptôme d’une prise de conscience de l’Etat, après étude des mécanismes et lacunes qui ont conduit à cette catastrophe, le ministère de l’Economie, du Commerce et de l’Industrie exige que tous les réacteurs en activité soient contrôlés rapidement et que des dispositions soient prises afin de réduire les risques de reproduction de ce type d’accident. Quant aux installations qui sont actuellement à l’arrêt ou en construction, elles ne pourront pas être exploitées sans avoir été contrôlées, a déclaré le ministre de l’Industrie, Banri Kaieda, lors d’une conférence de presse partiellement retransmise à la télévision.

LE CHOIX DE LA GESTION DU RISQUE NUCLÉAIRE

Chargé d’études associé au CIRED (Centre International de Recherche sur l’Environnement et le Développement) et consultant en évaluation des politiques publiques, sur son blog, Thierry Le Pesant  estime que « l’une des premières leçons que l’on peut tirer de la catastrophe de Fukushima est que la dérégulation du secteur de l’énergie n’est pas sans effets sur la sécurité de l’exploitation du nucléaire civil pour la production d’électricité. Ainsi, chaque jour apporte son lot de révélations sur TEPCO l’exploitant de la centrale de Fukushima : fraudes à répétitions (plus de 200 rapports d’inspection falsifiés dans les années 80-90, ce qui avait conduit au départ de toute la direction en 2002 et la fermeture de Fukushima pendant un an), Fukushima et ses six réacteurs nucléaires plus assurés depuis août 2010 ; manquements dans la sécurité du site en 2011 (rapports de contrôle maquillés : TEPCO avait assuré aux autorités, avant la catastrophe, avoir vérifié une trentaine de pièces, alors que c’était faux) ».

Et de citer l’exemple d’EDF « passé d’une culture du zéro risque à une culture du résultat » et son corollaire, la montée en puissance du concept de « gestion du risque ».

« Ainsi, des investissements de sécurité avaient été reportés dans le temps par l’ancien président d’EDF Pierre Gadonneix car jugés pas très rentables, Henri Proglio se voyant contraint de les faire en catastrophe à coût élevé à son arrivée. Pour citer un autre exemple, le directeur de la central de Penly a reçu un blâme pour avoir pris sur lui d’arrêter un réacteur pour réparer une fuite sur une valve du circuit primaire au détriment de la production. Au-delà de l’anecdote, le problème posé est structurel. Non, décidément, nucléaire et privatisation ne sont pas conciliables » conclut Thierry Le Pesant.

Régis Soubrouillard – Marianne | Jeudi 31 Mars 2011

http://www.marianne2.fr/Tokyo-nationalise-le-nucleaire-Areva-hate-la-privatisation_a204467.html

 

 

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