Jean-Marc Desanti : « L’Israël soumis au mondialisme n’est pas mon Israël »

Si Jean-Marc Desanti pouvait se contenter d’une vie purement contemplative, il y a longtemps qu’il se serait enfermé dans un monastère. Mais l’expérience lui a montré qu’il n’existe nulle part de monastère pour lui dans le monde.

Jouant à fond sur la carte de l’unification des connaissances, il invente un jeu qui intègre tous les jeux, déclassant les idéologies, évacuant les doctrines, acceptant tous les motifs. Il ne s’attache qu’à une image ultime : le combat de tous contre les forces de l’Empire.

On nous a parfois reproché de publier les Tribunes de J.-M. Desanti sur Mecanopolis. C’est oublier que si nous devions être d’accord sur tout, ne serais-ce qu’entre nous, rédacteurs, il y a bien longtemps que nous aurions fermé le site. Parce que nous ne voulons pas faire de Mecanopolis une secte, où l’organe de promotion d’une quelconque idéologie, nous avons fait le choix, qui n’est pas le plus facile, d’être capable de parler avec tous.

Mecanopolis : Tu es pro-israélien et antimondialiste. Pour beaucoup, cela semble contradictoire…

Jean-Marc Desanti : Je ne suis pas « pro-israélien », un de mes professeurs de philosophie m’a appris « qu’il n’y a que les imbéciles et les huitres qui adhèrent ». Je défends « le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Il se trouve que, pour des raisons historiques que nous connaissons, se trouvent sur un morceau de terre d’Asie, des « israéliens ». Ces hommes et ces femmes, en grande majorité juifs, peuvent enfin réaliser ce que toute communauté se doit de faire pour ne pas sombrer dans l’incommunicabilité et le désespoir, la rencontre entre un peuple et une terre. Discuter aujourd’hui de la pertinence, de la légalité, de la justification ou de la légitimité de la nation israélienne nous ramènerait, non pas des années, mais des siècles en arrière. Il est bon que l’Homme, quel que soit son origine, travaille la terre. Il n’est plus en errance, il n’est pas un parasite. Il retrouve alors son honneur et la notion même d’Humanitas, il peut élaborer et développer sa culture, son identité.

La question sous-jacente me paraît être alors de nature plus profonde et dramatique. En effet, c’est l’interrogation sur le Léviathan, sur la machinerie abominable de tous les états que décrit si bien Ernst Jünger dans « La mobilisation totale ».

Ce que tu exprimes c’est la question politique et éthique des décisions prises par des gouvernements, c’est à dire par des hommes et des femmes. Nous savons tous que le Sionisme historique s’est constitué au départ par des russes et des polonais influencés par le socialisme humanitaire issu des décembristes ou des mencheviks, pleins de rêves de fraternité, de communisme novateur et fraternel sur une terre miraculeuse. Mais les envies, les rêves, les concepts et les idéaux, nous le constatons, résistent assez mal aux chocs violents de l’Histoire et au développement incessant de sa force dominante : le capitalisme. Il est, malheureusement, évident que le capitalisme (devenu « le mondialisme ») a « phagocyté » la nation israélienne, mais ni plus ni moins que toutes les autres nations et particulièrement aujourd’hui, les « nations arabes ». On ne peut confondre des hommes politiques, collaborateurs, aux ordres des « mondialistes » et tout un peuple qui, conditionné par la peur (et comment ne pas le comprendre) se lève le matin pour travailler à son émancipation et se jette le soir dans les bras de ses geôliers …

Il est parfaitement erroné d’imaginer que tous les israéliens, comme tous les juifs, s’aiment et s’embrassent sur les lèvres tous les jours. Il suffit de se pencher sur l’excellent travail de Uri Dan et Denis Eisenberg sur les attentats et l’assassinat de Rabin. On y trouvera la peinture exacte d’une des plus cruelles vies politiques dans le monde.

Et je dirais alors, sans ambages, que l’Israël soumis au mondialisme n’est pas mon Israël. Il n’est alors qu’un des porte-avions du Capitalisme Occidental. Il faut donc qu’il se repositionne dans une liaison étroite avec l’Europe, dont il est issu, débarrassé des USA, en alliance avec ses voisins arabes si ceux-ci font une vraie révolution, celle de l’Émancipation de la tutelle de l’Empire.

Mais je veux ajouter que pour avoir participé, avec de jeunes soldats israéliens, à la fin du shabbat, sur les plages de Jaffa, à des parties de foot avec de jeunes musulmans, je veux croire encore que le temps des miracles peut advenir. Car ici des années d’inimitié acharnée ont lié les hommes plus mystérieusement qu’une amitié médiocre.

Comment vois-tu l’avenir d’Israël ?

Je ne suis pas optimiste. Les optimistes, d’une manière ou d’une autre, sont des « croyants », religieux ou laïques. Ma crainte réside dans le fait que l’Empire aime ses alliés surtout pour leurs diverses faiblesses bien plus que pour leurs forces. Je ne doute pas que le mondialisme se batte jusqu’au dernier soldat israélien. Ce ne sont pas seulement la flotte des bombardiers israéliens qui seront les bienvenus, en entraînement de longue portée, dans les déserts américains …

Le seront aussi pour le Pentagone, qui planifie tout, avec l’Agence des projets de recherche avancée de la défense (Defense Advanced Research Projects Agency – DARPA), les futurs juifs jetés à la mer, après abandon, lorsqu’ Oncle Sam en aura décidé ainsi.

Pour l’Empire, Israël est une colonie romaine. Il échange sa sécurité contre une obéissance absolue et le sacrifice de ses citoyens pour la défense des seuls intérêts Yankee . Naturellement, les jeunes israéliens ne sont pas dupes, mais ils se veulent les sentinelles pour la sécurité de leurs familles. On connait les coups du Mossad contre les USA, mais cela reste marginal et c’est toujours le pot de terre contre le pot de fer.

Cependant, je rapporterai une anecdote personnelle encourageante. J’ai été directement témoin dans un site militaire « sensible », près de Tel Aviv, d’une altercation entre un colonel US, brave type d’ailleurs, cultivé, aimable mais convaincu que les USA sont l’Alfa et l’Oméga de l’Histoire contemporaine et de jeunes soldats lui hurlant au visage: « Fiche le camp de mon pays. ». Celui-ci exigea des excuses qu’il n’a pas obtenues.

La seule chose qui sauverait Israël serait la menée d’une guerre d’Indépendance comparable à celle que les colons américains livrèrent contre la Grande Bretagne. L’Empire d’alors !

Doit-on se remémorer que les combattants américains révoltés se nommaient à cette époque les« insurgents » ou encore « Patriots » ?

Doit-on se rappeler que les soldats français combattaient l’Empire et que la victoire se conclut par le traité de Paris ?

Mais la crainte la plus réaliste est que la Palestine voit se dérouler une nouvelle guerre civile Judéo-Juive (On oublie trop rapidement les combats de juin juillet 1948 entre la Haganah et L’Irgoun ).

Visiblement Igal Amir s’en souvenait lui … Je conseille de consulter d’urgence le travail de Marius Schattner, auteur « d’Israël, l’autre conflit ».

Que t’inspire la situation de l’Europe ?

Nous vivons là une véritable catastrophe: catastrophe démographique en premier lieu, l’exemple russe en est le paroxysme, catastrophe politique ensuite, c’est à dire la disparition totale de la volonté et de la possibilité de faire l’Histoire.

Je place la volonté d’abord, car les dirigeants européens, de gré ou de force ont capitulé devant l’horizon indépassable dicté par la loi du marché : le libéralisme économique et politique avec pour finalité « une bonne gouvernance mondiale » et la disparition des nations.

Nous avons déjà dépassé la crise des structures, l’Europe de Bruxelles n’a plus aucune influence sur le déroulement des évènements, elle se contente d’acter juridiquement l’érosion des valeurs qui fondaient notre civilisation. L’individualisme et le matérialisme ont créé une nouvelle cohésion molle et capitularde. La recherche égoïste du profit, unique motivation collective, est devenue le principe supérieur capable d’organiser une société. Le capitalisme libéral est le propagateur d’une idéologie économico-sociale qui n’a d’autre idéal que l’homme mutilé, l’homme unidimensionnel, seulement producteur et consommateur docile. Ce nouveau citoyen du monde est interchangeable, il n’a pas de territoire, plus de passé, pas de destin. Il n’appartient plus à un espace ou à un groupe. Nietzsche nous avait avertis, en pressentant l’abîme : « l’avenir appartient aux peuples qui auront la mémoire la plus longue ». L’Europe est plus ancienne que ses nations. Rome, Charlemagne, l’occident chrétien, notre continent est né du mariage du sang barbare et de la culture gréco-latine. C’est bien de ce viatique que l’on veut nous priver. Il y a là, bien plus qu’une atteinte contre des individus, c’est un crime contre l’espèce humaine, contre sa nature même, contre son humanité, sa construction prométhéenne.

Priver un peuple de sa mémoire, c’est le tuer deux fois.

Il est indispensable pour tous les européens, ceux qui, prêts au sacrifice quelles que soient leurs croyances, de garder en mémoire la célèbre gravure de Dürer « le chevalier, la mort et le diable ». Ce sentiment tragique, typiquement européen, naît de la conjonction de trois facteurs psychologiques :

– la conscience de la contradiction qui existe entre la brièveté de notre existence et la puissance que nous confère la possibilité de la projeter dans l’Histoire.

– La décision d’accepter cette contradiction, en y trouvant, non pas un motif à renoncer mais une incitation supplémentaire à nous affirmer.

– Le rejet de toute perspective consolante qui atténuerait les deux facteurs précédents.

A nous de retrouver l’énergie positive et vitaliste du Manifeste futuriste : «les éléments essentiels de notre poésie seront le courage, l’audace et la révolte.»

La présidentielle de 2012 ?

Si nous continuons à raisonner dans le chemin aride et dangereux du Manifeste futuriste, nous ne pouvons que nous inquiéter du vide cosmique que représente cette échéance.

Naturellement, on ne peut que s’amuser à voir le ballet des frères siamois Sarkozy-DSK, il me semble d’ailleurs inutile d’insister sur la nocivité des deux faces de Janus.

Cependant, nous ne pouvons éviter de poser la question Marine Le Pen. Simple tropisme à la mode, manipulation politico-médiatique assurant, dans la bonne conscience unanime, la victoire des agents de l’Empire ?

Marine veut-elle renverser la table ou agencer celle-ci avec plus de rigueur ? Nous n’avons pas besoin d’un Cavalière en jupon, mais bien d’une Allende.

Salvador était apparemment le type même du social- démocrate bourgeois « pas de couilles-mains moites ». Cependant, c’est ce petit bonhomme rondouillard qui a défié l’Empire et a tenté de construire une voie originale. Il a eu le courage suprême du sacrifice.

Nous avons aussi la chance de suivre le travail considérable de Chavez.

Ces deux hommes politiques ont compris qu’il ne s’agissait pas de se tromper d’ennemis. Ma réserve envers Marine tient au fait qu’elle semble plus préoccupée de désigner en priorité l’Islam, comme catalyseurs des énergies nationales. Les musulmans, dans la mesure où ils sont prêts au sacrifice ultime, pour notre patrie commune, dans la lutte contre l’Ordre nouveau US ne nous posent aucun problème.

S’il s’agit de délinquants de la pire espèce, je suis pour ma part, partisan, pour eux comme pour les juifs, les chrétiens, les athées de la pédagogie de la balle dans la tête.

Mais il est vrai qu’il est plus facile de s’attaquer à la burqa et aux minarets qu’au Pentagone. Dans le premier cas, nous risquons des attentats et des égorgements de la part d’illuminés, dans l’autre cas ce seraient des bombardements de masse, une exécution les armes à la main en défendant le palais de l’Élysée … et au pire, le TPI.

J’invite donc Marine à méditer sur ces quelques mots de Drieu La Rochelle : « Toute cette routine. Cette guerre qui ne finit pas. Ces imbéciles au-dessus. Aussitôt que ce sera fini, nous nous vengerons. Trop tard … Nous ne pouvons pas faire la guerre et la révolution en même temps. C’est pourtant ce qu’il faudrait faire ».

« Résister » à l’Empire, selon toi, ça devrait être quoi, comment ?

Pour faire la liaison avec Chavez et Allende, je pense qu’il n’existe pas de salut en dehors d’un axe Caracas-Paris-Alger-Jérusalem-Théhéran -Moscou.

L’Amérique du Sud se trouve, vraiment, sur la ligne de front et cependant des résistances solides se développent. Le « souscommandant Marcos », par exemple, a réussi à articuler très convenablement la dialectique périlleuse entre nationalisme et internationalisme: « La stratégie des marchés est triple : les « guerres régionales » et les « conflits internes » prolifèrent ; le capital poursuit un objectif d’accumulation atypique ; et de grandes masses de travailleurs sont mobilisées. Résultat : une grande roue de millions de migrants à travers la planète. « Étrangers » dans un monde « sans frontières », selon la promesse des vainqueurs de la guerre froide, ils souffrent de persécutions xénophobes, de la précarité de l’emploi, de la perte de leur identité culturelle, de la répression policière et de la faim, quand on ne les jette pas en prison ou qu’on ne les assassine. ». Nous ne pouvons donc nous passer de ces camarades et combattants éclairés.

Alger car de l’Égypte à l’Espagne et de la Bretagne à Tunis, n’importe quel peuple d’Orient ou de la Méditerranée appartient à notre monde pourvu qu’il en accepte les valeurs spirituelles que nous avons défini précédemment.

L’unité de civilisation exista mais la chute de Rome abolit cette réalité et pour le malheur des peuples, l’Orient et l’Occident se séparèrent. Nous voyons se lever, en ce moment, partout dans ces pays le désir renouvelé , malgré toutes les manipulations, de réintégrer la maison commune. En ce sens , l’Union pour la Méditerranée est une idée excellente qui mérite mieux que de servir de coup médiatique gadgetisé pour un président en mal de sensationnel.

Israël et l’Iran ? Impensable ? Impossible ? Ridicule ?

Réfléchissons deux secondes et ayons toujours en tête que nous ne pensons qu’à l’intérêt des peuples et non à prendre en considération, dans un souci de « realpolitik », les intérêts des égos de leurs dirigeants.

Israël et l’Iran sont les deux dernières sociétés antiques encore debout ! L’Egypte antique nous a laissé de magnifiques vestiges mais pour touristes, la Grèce a disparu, le Japon a été atomisé et la Chine Maotisée, l’Inde est devenue « moderne », quant aux aztèques et aux Mayas ils ont payé, il y a fort longtemps, le prix fort de la technique occidentale.

Encore une fois, pouvons-nous nous passer de ces si longues mémoires ? Il faut une sacrée vitalité pour résister aux millénaires. Résister à l’Empire, c’est savoir aussi, conserver le patrimoine éthique de la grande et complexe histoire de toute l’humanité.

La Russie enfin, grande et sainte Russie, pont indispensable entre l’Europe et l’Asie.

Les moyens de combats seront ceux que se donneront ces nations. En ce qui me concerne, je crois qu’un combat mortel se déroule, sous nos yeux, entre l’instinct vital de tous ces peuples et de tous les peuples de la planète et une oligarchie seulement puissante des peurs qu’elle a su susciter en nous.

Notre combat doit-être culturel, politique et militaire. Il faut s’adapter au terrain, épouser avec une extraordinaire rapidité les mouvements sismiques considérables qui se multiplient.

Il faut parler, dire notre attachement à la paix, partout, accepter toutes les confrontations et les voyages, tous les périples et les dangers.

Mon choix est un choix « écologique ». Je choisis la nature contre la machine, la fraternité contre l’exclusion, le « socialisme » contre la barbarie.

Je suis un Sudiste comme l’écrivait Bardèche : « J’appelle Sudistes tous les hommes qui s’efforcent à vivre selon la nature des choses, qu’ils ne prétendent corriger qu’en y ajoutant de la politesse, de l’indépendance et de la générosité ».

De Jean-Marc Desanti, lire également : « Chaque homme dans sa nuit s’en va vers sa lumière »

le 15 mar 2011, par Mecanopolis

 

Publicités
Galerie | Cet article, publié dans Afrique, est tagué , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s