AFRIQUE – RDC : Accusés d’être des enfants sorciers, des enfants de Kinshasa sont chassés de leur famille et violentés.

Accusés d’être des suppôts de Satan, des enfants de Kinshasa sont chassés de leur famille et violentés. Avant de fuir dans la rue.

(De Kinshasa, RDC) Difficile de distinguer les corps endormis pêle-mêle sur le sol de béton. C’est encore une nuit sans électricité au centre d’accueil pour enfants de la rue de Matongue, à Kinshasa. Ruisselant du bain qu’il vient prendre ici chaque soir, Patrick, alias Michigan de son nom de « terrain », l’identité qu’il s’est choisie pour la rue, me mène vers ses congénères encore éveillés.

Sous un préau qui fait office de salle de classe la journée, une quinzaine de garçons de la rue, « schegués » ou « phaseurs » comme on les appelle en République démocratique du Congo, plaisantent avec leurs éducateurs du foyer Père Franck, gardiens de leur sommeil ce soir. Parmi eux, le jeune Sankas 13 ans, dans la rue depuis l’âge de 8 ans :

« C’est maman qui m’a chassé. Parce que je mangeais trop. Je réclamais. On m’a injurié et frappé avec un bâton pour que je dise que j’avais la sorcellerie.

Maman m’a amené à l’église de Bima [Eglise évangélique de la commune de Bumbu ndlr]. Là, on a dit que j’étais un sorcier. On m’a mis de l’huile sur les yeux pour me délivrer. Mais quand on est rentrés à la maison, maman a pris mes habits et m’a dit de partir, que j’étais un sorcier. »

Comme 80% des 30 000 à 50 000 mineurs qui mendient, travaillent, enfantent et dorment dans les rues de Kinshasa, Sankas a été chassé de sa famille (au sens élargi) après avoir été accusé de sorcellerie par une Eglise indépendante.

Une réalité sociale banale et acceptable

Plus de 7 000 dans la capitale congolaise, elles sont devenues un rouage essentiel dans le processus qui mène de nombreuses familles kinoises à abandonner leurs enfants. En procurant une caution spirituelle aux familles inquiètes, ces communautés aux inspirations diverses et combinées, souvent stigmatisées sous le nom d‘Eglises de réveil (PDF), ont transformé, en moins de vingt ans, un phénomène restreint en une réalité sociale banale et acceptable.

Absence de services de base, d’assistance sociale, d’Etat tout court : les familles sont souvent désemparées face à la multiplicité des problèmes qu’elles affrontent (accident, maladie, mort, perte d’un emploi… sont souvent à l’origine des accusations).

Les Eglises sont devenues un repère local fondamental. Répondant à un besoin bien réel de soutien, les pasteurs affirment d’ailleurs fournir un remède efficace à ces foyers en crise. Mais de fait, ils initient et participent à une escalade de violence qui mène les enfants jusqu’à la rue, dont le quotidien brutal, entre loi du plus fort et débrouille, paraît alors plus supportable.

Les petits suppôts de Satan, des fardeaux dangereux

Loin des valeurs traditionnelles congolaises qui ont toujours considéré l’enfant comme une richesse, ces « visionnaires » s’appuient sur une utilisation fallacieuse de la croyance populaire en la sorcellerie et en livrent une version toute urbaine.

De sa nature originelle ambivalente (protectrice et menaçante à la fois), n’est retenu que le pouvoir maléfique, qui utilise les enfants, âmes malléables, pour accomplir son œuvre. Ainsi décrétés petits suppôts de Satan, ils deviennent des fardeaux officiellement dangereux dont parents, oncles, tantes, grands-mères, et le plus souvent « marâtres » (deuxième femme du père), jugent plus prudent de se débarrasser.

Car une fois la nature « démoniaque » d’un enfant déclarée, le ver est dans le fruit. Dans la plupart des cas, même après « opération spirituelle », si coûteuse et violente soit-elle, l’enfant sorcier demeure sorcier.

Laisser la porte de sa chambre ouverte, un « signe »

Pipi au lit, sommeil agité, ventre ballonné, épilepsie, petite taille, appétit, insolence, handicap… la liste des symptômes et des « comportements étranges » indiquant que le « mauvais esprit » s’est logé dans le corps de l’enfant est longue.

Le fait de laisser la porte de sa chambre ouverte en fait partie, nous apprend Nana, 19 ans, dont cette mauvaise habitude l’a conduite à la rue, pourchassée à l’aide de machettes et aujourd’hui prostituée, comme toutes les filles de le rue interrogées sur leurs moyens de subsistance.

Mais ces « signes » ne font pas encore de l’enfant un sorcier. Seule une autorité spirituelle est habilitée à valider les soupçons de la famille inquiète.

Le féticheur voit « jusqu’à la couleur [des] sous-vêtements »

Un « nganga » (féticheur) tient ce rôle dans certains cas. Plus souvent, ce sont les prophètes, qui grâce à l’Esprit qui entrent en eux « voient » tout de l’enfant : son âme, sa nature et « jusqu’à la couleur de ses sous-vêtements », soutient, menaçante, la prophétesse Maman Landu Jolie.

Seuls les parents trop indigents pour payer une séance de « révélation » s’en passent et jettent directement leur enfant à la rue.

Une fois désignés comme sorciers par le « visionnaire », les enfants en âge de s’exprimer doivent confesser leur nature démoniaque, ce qui constitue une étape vers la « délivrance », une forme d’exorcisme dont les Eglises de réveil se sont fait une spécialité.

« Faire accepter aux enfants qu’ils sont sorciers… »

La vidéo ci-dessous, dans laquelle Lucie et Dieu sont présentés par leur grand-mère à Maman Landu Jolie, chef spirituel de l’Eglise prophétique du Congo, dans le quartier de Matete, donne un aperçu de la façon dont ces « aveux » sont extorqués.

Rappelons brièvement que la « nuit » qui y est évoquée désigne le « second monde », le monde parallèle et nocturne où règnent les esprits, les forces maléfiques et donc les sorciers. Les personnes du second monde « réclament ou demandent » des victimes aux personnes qu’elles ont ensorcelées : elles doivent alors « manger » des personnes de leur entourage.

Leurs victimes perdent leur emploi ou un enfant, tombent malades ou meurent dans le premier monde, tandis que les sorciers s’enrichissent dans le second monde. De fait, seule l’activité des prophètes est lucrative dans le premier monde. (Voir la vidéo)

L’« intercesseur » (un aide dévoué appartenant à l’Eglise) de Maman Jolie le résume dans une formule :

« Faire accepter aux enfants qu’il sont sorciers n’est pas une mince affaire. »

« Ils m’ont battu pour que j’avoue »

Pour y parvenir, chaque Eglise a sa méthode maison. La pression psychologique, considérée comme la manière « douce », est plutôt rare. Le traitement subi par Exaucé, 13 ans, au cours d’une réclusion d’une à d’eux semaines au sein de l’Eglise, est plus commun.

Au centre « ouvert » (les enfants y viennent prendre un bain, manger et dormir la nuit, de leur plein gré) de l’Oseper à Matete, il raconte :

« J’étais parti à Brazzaville avec mon père. Quand nous sommes rentrés à Kinshasa, ma grand-mère était morte. Nous sommes allés à l’Eglise de mon grand-père pour le deuil. Le pasteur m’a désigné. Il a dit que j’avais mangé ma grand-mère. Ils m’ont gardé enfermé à l’Eglise avec des cordes aux pieds et aux mains. Je ne voyais pas dehors.

On faisait le jeûne pendant trois jours [méthode courante qui a pour objectif “ d” affamer le sorcier qui est en eux », ndlr]. Puis, on prenait la purge : un litre d’huile de palme à avaler [afin que l’enfant vomisse la chair humaine qu’il a ingérée, c’est par elle que lui a été transmis la sorcellerie]. On nous mettait dans les yeux une eau qui nous faisait pleurer [de l’eau salée mélangée à des herbes].

J’ai dit que je n’étais pas sorcier et que je ne comprenais rien de tout cela. Mais on voulait que je fasse la délivrance. On me versait la bougie fondue sur les pieds et le front. J’ai fui pour retrouver ma famille. Ils m’ont battu pour que j’avoue [c’est-à-dire pour qu’il accepte qu’il est sorcier, afin qu’on le délivre]. J’ai fui dans la rue. »

Si, contrairement à Exaucé, l’enfant finit par « accepter » qu’il est sorcier, ou s’il est tout simplement trop jeune pour fuir ou protester, un rituel d’aveu collectif, suivi d’une spectaculaire et lucrative délivrance sont organisés dans la communauté de fidèles à l’aide d’intercesseurs.

Une découpe symbolique à la machette

De nombreux pasteurs, devenus méfiants depuis les nombreuses publications de l’ONG Save the Children sur le sujet, décrivent ces séances comme une simple onction accompagnée de prières. C’est parfois le cas : le témoignage du jeune Sankas, par exemple, le confirme.

Mais les rites dont nous avons été témoins sont plus souvent pratiqués. Parmi eux : l’onction intégrale de la mère et de ses enfants à l’essence et au gros sel ou la purification figurée par une découpe symbolique de tout le corps à la machette (Eglise spirituelle des prophètes noirs au Congo).

Plus saisissante, la cérémonie pratiquée à la Communauté spirituelle des Noirs au Congo, d’inspiration kibanguiste. Accompagné des chants de l’assistance et après conditionnement des intercesseurs à la transe, alors que la température de l’Eglise atteint les 45°C sous la tôle brûlante, l’enfant (environ 7 mois dans ce cas) recouvert de talc, est maintenu dans sur une natte dans l’espace sacré, baptisé « bloc opératoire spirituel ».

Des « gourmettes diaboliques » hors du corps de l’enfant

Un intercesseur palpe l’enfant méthodiquement, exerçant de fortes pressions des pouces sur son estomac, pendant qu’il hurle et cherche à s’échapper. L’intervention chirurgico-spirituelle se pratique à bouche nue. L’homme applique ses lèvres bouche sur le ventre de l’enfant afin d’y pratiquer une succion-aspiration.

A trois reprises, il crache des morceaux de viande rose pâle dans une assiette, désignés comme de la chair humaine. Probablement dissimulés dans la bouche, ces bouts de viande crue censés avoir été ingérés par l’enfant dans le « deuxième monde » seraient le biais par lequel il aurait « reçu la sorcellerie ».

L’intercesseur me confie que « cancrelats, serpents, cartouches, arachides ou gourmettes diaboliques sortent parfois du corps de l’enfant ».

Dans les deux cas de délivrance cités, les enfants étaient malades : la première petite fille avait un « bulbon » sur le cou, le second faisait des poussées de fièvre nocturne et vomissait. Ils n’avaient « mangé » personne encore, mais coutaient cher en soins à la famille et ne guérissaient pas (signe de leur sorcellerie et non de l’incompétence des dispensaires locaux sans moyens ni formation).

Une peur viscérale de son propre enfant

Si les soupçons surviennent majoritairement à l’occasion d’un décès, d’une maladie ou de la perte d’un emploi, évènements qui génèrent de grandes tensions familiales et des recompositions forcées du foyer, la violence dont sont capables les parents envers les enfants déclarés sorciers indique à quel point la croyance est ancrée dans les mentalités.

Les parents ont viscéralement peur de leur progéniture. Certains éducateurs de centres pour enfants de la rue, m’ont aussi confié à voix basse que « si 90 % des accusations sont illégitimes, 10 % des enfants ont de réels pouvoirs maléfiques qu’ils exercent le nuit lorsqu’ils sont entre eux ».

Ces mêmes éducateurs affirment être « effrayés par les voix étranges qu’ils entendent dans la cour certaines nuits, quand ce ne sont pas des flammes qui jaillissent ».

Attaquée par sa tante à coups de fer à repasser

La rue est une alternative face à cette peur profonde de l’enfant, la tentative de meurtre en est une autre, plus extrême. Ainsi Elysée Ngoma, 10 ans, de parents divorcés confiée à sa tante lors du décès de sa mère, sera accusée de sorcellerie, après le décès de trois enfants dans son nouveau foyer.

D’abord brûlée par le prophète Kinda, en exercice à l’Eglise Laodicé (dans la commune de Barundu) en guise de délivrance, Elysée sera ensuite attaquée par sa tante à coups de fer à repasser, dont elle garde d’insoutenables traces sur la poitrine et le corps.

Elle finira par fuir dans la rue, où elle passera quatre mois avant d’être prise en charge par un centre d’assistance médico-sociale.

Hormis devant son psychologue, elle reste incapable de prononcer un mot. Aucune plainte n’a été déposée contre sa tante : le responsable du centre avance que le procès, trop onéreux, n’a quasiment aucune chance d’aboutir.

Neuf parents sur dix jugent leur enfant responsable

L’accusation de sorcellerie est pourtant illégale. Et depuis janvier 2011, grâce au travail solitaire et acharné de structures civiles comme le Réseau des éducateurs des enfants et jeunes de la rue (Reejer), d’ONG comme Save the Children ou de l’Unicef, un tribunal chargé de faire respecter la Convention relative aux droits de l’enfants a été mis en place.

« Il n’enregistre aucune activité pour le moment », regrette Rémy Mafu, président du Reejer, une association qui coordonne les activités des associations créées pour les enfants de la rue. La baisse du nombre de rafles d’enfants effectuées par la police est déjà considérée comme une victoire.

« Le nombre de réunifications familiales réussies progresse aussi, mais avec 650 nouveaux venus dans la rue chaque mois, le chiffre total d’enfants abandonnés ne cesse d’augmenter », déplore Rémy Mafu.

Concernant les mentalités, il reste confiant dans la « révolution tranquille » qu’il met en place, bien que le résultat de ses discussions avec les parents l’affole : neuf sur dix jugent leur enfant responsable de la situation dans laquelle il se trouve.

650 enfants rejoignent la rue chaque mois

Comme une partie importante des familles maintient une forte filiation avec une église historique (et ne recourt aux Eglises de reveil que pour la délivrance), « une déclaration de l’influent cardinal Edouard Musangwo sur le sujet pourrait être salutaire ». Mais aucune voix ne s’est fait entendre de ce côté-là.

Quant aux pasteurs, ils ne savent pas toujours ce qu’ils font : au cours d’ateliers de sensibilisation, Rémy Mafu a constaté qu’ils « n’avaient pas la moindre idée de ce qu’était une maladie psychosomatique, ni des symptômes bénins des maladies infantiles », certains sont convaincus d’agir au mieux pour les familles en proposant une délivrance.

Chaque mois, environ 650 enfants débarquent ainsi dans les rues de Kinshasa, 65 bébés y naissent, un tiers des enfants seulement est en contact avec une structure associative. Ils constituent une société parallèle, autonome, qui vit de la débrouille et de la prostitution. Le butin qu’ils sont censés s’être constitué dans le second monde ne les aide pas beaucoup dans le premier. Pauvres diables.

Photo : la succion-aspiration de l’intercesseur sur un bébé talqué (Gwenn Dubourthoumieu).

http://www.rue89.com/2011/03/27/rdc-mieux-vaut-tuer-lenfant-sorcier-que-lui-vous-tue-196502

Des milliers d’enfants tentent de survivre seuls dans la capitale congolaise. Accusés de sorcellerie par leur famille, ils sont «opérés» par des guides spirituels puis jetés à la rue.

Schégués, phaseurs, enfants de la rue… quel que soit le nom qu’on leur donne à Kinshasa, 30.000 à 50.000 mineurs survivent aujourd’hui comme ils le peuvent dans les rues de la capitale congolaise. Véritable société parallèle, autonome et marginalisée qui vit de la débrouille, de la mendicité et de la prostitution, ces enfants ont pourtant une famille. Quelque 25% d’entre eux seulement seraient orphelins. Les autres, c’est-à-dire l’écrasante majorité, ont été chassés de leur foyer par un membre de la famille, après avoir été accusés de sorcellerie.

Caution spirituelle

Si le phénomène est étroitement lié à l’explosion démographique et à la paupérisation croissante de la population de Kinshasa, son ampleur va surtout de pair avec la prolifération des églises dites de Réveil dans la capitale. Plus de 7.000 aujourd’hui, ces communautés indépendantes d’inspiration pentecôtiste (inspiration protestante), charismatiques (inspiration catholique) ou kibanguiste (de Simon Kimbangu, prédicateur des années 1920 qui prophétisa la libération spirituelle, économique et politique de l’homme noir) encouragent un véritable nettoyage social en fournissant une caution spirituelle aux familles en passe de se débarrasser de leurs enfants.

Tirant parti de l’absence de services sociaux et de centres d’assistance, les communautés spirituelles profitent du rapport de proximité qu’elles entretiennent avec les populations, séduites par leurs promesses de chance et de prospérité. Ces prophètes locaux, pasteurs ou visionnaires autoproclamés, s’appuient sur une croyance millénaire en la sorcellerie, qu’elles réinventent à leur profit pour répondre aux préoccupations des familles, désemparées face aux situations de crise qu’elles affrontent.

© Gwenn Dubourthoumieu. Tous droits réservés
Séance de prières. © Gwenn Dubourthoumieu. Tous droits réservés

L’enfant, bouc émissaire des difficultés quotidiennes

Si le sorcier est traditionnellement un vieillard aux pouvoirs ambivalents, capable de protéger et de menacer, la mythologie urbaine de ces visionnaires en a fait un être maléfique et nocif pour son entourage. Dans leur discours, l’enfant, la grande richesse dans l’ordre des valeurs congolaises, est surtout une âme malléable que les forces du mal utilisent à leur gré. Il devient ainsi le responsable tout désigné des maux qui accablent un foyer.

Une lucrative délivrance peut alors être prescrite aux familles inquiètes, soulagées de trouver un ersatz d’explication et de solution à leurs problèmes. Seuls les parents trop indigents pour payer une séance de confirmation et d’exorcisme s’en passent et jettent directement leur enfant à la rue. Les autres familles enrichissent les pasteurs qui se sont fait une spécialité de ces cas de sorcellerie qu’ils ont donc tout intérêt à valider.

Si ces églises ne préconisent pas l’abandon des enfants, de fait elles le favorisent et le justifient. Les enfants dits «sorciers» constituent en effet près 80% des schégués. Car une fois décrétés sorciers par ces autorités spirituelles, les enfants deviennent des fardeaux officiellement dangereux pour parents, oncles, tantes, grands-mères, et le plus souvent marâtres, dont il est légitime de se débarrasser, même après «opération spirituelle».

«C’est maman qui m’a chassé. Parce que je mangeais trop»

Le jeune Sankas, 13 ans, rencontré au centre ouvert Foyer Père Franck dans le quartier de Matongue, dans la rue depuis l’âge de 8 ans, raconte:

«C’est maman qui m’a chassé. Parce que je mangeais trop. Je réclamais. On m’a injurié et frappé avec un bâton pour que je dise que j’avais la sorcellerie. Maman m’a amené à l’église de Bima [église évangélique de la commune de Bumbu, ndlr]. Là, on a dit que j’étais un sorcier. On m’a mis de l’huile sur les yeux pour me délivrer. Mais quand on est rentrés à la maison, maman a pris mes habits et m’a dit de partir, que j’étais un sorcier.»

La question des aveux, centrale dans le processus de délivrance monté de toutes pièces par les pasteurs, justifie des traitements d’une violence inouïe tant de la part des parents que de l’église. Comme Exaucé, 13 ans, les enfants sont souvent condamnés à une période de réclusion au sein de l’église, rétribuée de diverses façons par les familles (en liquidités ou en biens). Au centre ouvert de l’Oseper dans la commune de Matete, Exaucé raconte:

«Quand ma grand-mère est morte, nous sommes allés à l’église de mon grand-père pour le deuil. Le pasteur m’a désigné. Il a dit que j’avais mangé ma grand-mère. Ils m’ont gardé enfermé à l’église avec des cordes aux pieds et aux mains. Je ne voyais pas dehors. On faisait le jeûne pendant trois jours [méthode courante qui a pour objectif «d’affamer le sorcier qui est en eux», ndlr]. Puis on prenait la purge: un litre d’huile de palme à avaler. On nous mettait dans les yeux une eau qui nous faisait pleurer [de l’eau salée mélangée à des herbes, ndlr]. On me versait la bougie fondue sur les pieds et le front. J’ai fui pour retrouver ma famille. Ils m’ont battu pour que j’avoue [c’est-à-dire pour qu’il accepte qu’il est sorcier, afin qu’on le délivre, ndlr]. J’ai fui dans la rue.»

Exaucé n’a pas avoué, il continue de répéter qu’il «ne comprend rien à la sorcellerie» et a directement retrouvé la brutalité de la rue où règne la loi du plus fort. La majorité des autres enfants finissent par céder à la pression psychologique et à la violence du traitement ou sont de toute façon trop jeunes pour fuir ou s’exprimer. Ils passent alors à un rituel d’aveu collectif, suivi d’une spectaculaire délivrance organisée dans la communauté de fidèles à l’aide d’«intercesseurs». Cet exorcisme «maison» va de la simple onction à l’huile à l’opération chirurgicale réelle en passant par la brûlure à la cire de bougie.

Un «bloc opératoire sprirituel»

La cérémonie pratiquée à la Communauté spirituelle des noirs au Congo, d’inspiration kibanguiste, est une version «douce» de l’opération chirurgicale réelle (rapportée par des ONG de protection de l’enfance locale, comme le centre Mima). La violence dont elle témoigne n’en est pas moins édifiante et caractéristique des ressorts de la manipulation.

Après plusieurs heures de prières et de prêche accompagnés des chants de l’assistance, alors que la température de l’église atteint les 45°C sous la tôle brûlante, les intercesseurs se préparent à la transe. Deux enfants (l’un de 7 mois, l’autre de 2 ans dans ce cas) recouverts de talc sont successivement allongés sur une natte au sein du «bloc opératoire spirituel». Cherchant à se débattre et à fuir, ils sont maintenus sur le sol par la force, tandis qu’un des intercesseurs exerce de fortes pressions sur leur estomac. L’homme finit par appliquer ses lèvres sur le ventre de l’enfant afin d’y pratiquer l’opération «chirurgico-spirituelle». A la suite d’une intense succion, il crache trois morceaux de viande rose pâle devant l’assemblée médusée. Il désigne ces bouts de viande crue, probablement dissimulés dans la bouche (du poulet au jugé), comme de la chair humaine. C’est en effet en ingérant de la chair humaine dans le «deuxième monde» (le monde nocturne des forces du mal) que l’enfant reçoit la sorcellerie. Dans le premier monde, l’enfant mange du pain, des bonbons ou même du poisson préparé par un inconnu ou un membre de la famille qui a lui-même la sorcellerie.

Interrogée sur les signes qui ont poussé la grand-mère du petit garçon de 2 ans à soupçonner son petit-fils d’être ensorcelé, elle répond qu’il déféquait au lit toutes les nuits et avait des poussées de fièvre. Aucun événement accablant n’était survenu dans la famille. L’enfant «n’avait mangé personne», moyen par lequel les sorciers nuisent à leur entourage pour s’enrichir dans le second monde et les personnes qu’ils mangent sont malades ou perdent leur emploi, etc. Mais il ne guérissait pas: signe flagrant de sa sorcellerie pour sa grand-mère et non de l’incompétence des dispensaires locaux sans moyens ni formation.

Une croyance jusqu’à l’infanticide

La croyance récente et proprement urbaine dans les enfants sorciers (PDF), apparue dans les années 1990, s’est profondément répandue et enracinée à Kinshasa, jusqu’à expliquer une proportion –infime mais pas moins terrifiante– d’infanticides.

Junior s’est ainsi fait rouler dessus par son propre père. Miraculé, son extraordinaire capacité de résistance a alors été interprétée comme une preuve supplémentaire de sa nature démoniaque. Elysée, quant à elle, a aussi été attaquée, mais par sa tante et à coups de fer à repasser. Sa poitrine et ses bras portent des cicatrices triangulaires qui témoignent de la démence de sa tortionnaire, inspirée par une terreur profonde de l’enfant.

Rémy Mafu, le responsable du Réseau des éducateurs des enfants et jeunes de la rue (REEJER), continue ses efforts pour faire évoluer les mentalités et éduquer les pasteurs. Il attend beaucoup de sa «révolution tranquille», bien que les résultats de ses ateliers l’affolent souvent. 9 parents sur 10 jugent en effet leur enfant responsable de leur situation et «une grande majorité de pasteurs n’a pas la moindre idée de ce qu’est une maladie psychosomatique, ni des symptômes bénins des maladies infantiles». Face à l’urbanisation et la misère, l’absence de services sanitaires et sociaux et le désengagement de l’Etat restent des problèmes majeurs.

La rue et ses violences

Bien que l’accusation de sorcellerie soit illégale et qu’un tribunal chargé de faire respecter la Convention relative aux droits de l’enfant ait été mis en place en janvier 2011, aucune mesure réelle n’est prise pour faire appliquer la loi et poursuivre pasteurs et parents.

Au niveau des associations, la diminution du nombre de rafles d’enfants par la police est en elle-même déjà considérée comme une avancée. Il n’est en effet pas rare que les garçons soient battus sévèrement par les agents de police, tandis que les filles dispensent des services sexuels contre leur protection.

Peu de choix se proposent en effet aux enfants pour faire face aux multiples violences dont ils sont victimes dans la rue. Un tiers seulement d’entre eux est en contact avec un centre ou une association.

Malgré ce soutien, 100% des filles de la rue rencontrées au centre pour filles du quartier de Matongue se prostituent pour survivre, dès l’âge de 9 ans. Deux enfants par jour naissent de ces filles-mères. Ils ont 80% de chance de mourir avant l’âge de 3 ans. Les garçons mendient, volent parfois et exercent des petits boulots tels que ramasseur d’immondices ou manutentionnaire. Ils sont nombreux à souffrir d’hernies graves, rarement soignées.

La société civile tente d’endiguer le phénomène en poursuivant un patient travail de pression sur les autorités et en sensibilisant les familles vis-à-vis de leurs responsabilités. Mais, pour le moment, elle est surtout accaparée par la gestion des situations d’urgence. De petites associations donnent chaque soir soins, bain, bouillie et abri aux enfants qui le souhaitent.

Pour le reste, les enfants, dont la capacité de survie étonnante leur confère l’énergie des rescapés, se débrouillent avec leurs armes. 650 viennent grossir leurs rangs chaque mois.

Caroline Six

http://www.slateafrique.com/1123/les-enfants-du-diable-habitent-kinshasa

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