«Nous ne pouvons pas continuer à avoir peur»

22 MARS 2011  UNE TRIBUNE LIBRE D’ETIENNE MINOUNGOU

Les artistes et les intellectuels de notre pays ne peuvent plus se taire face à la grave crise que notre pays traverse depuis quelques semaines.  Des enfants, des écoliers et des étudiants en soif de savoirs et d’avenir et mus de rêves de liberté sont dans la rue. Ils ont le désir vorace de croire à toutes ces valeurs d’égalité, de justice, de citoyenneté que nos poèmes, nos chants, nos idées, nos esthétiques, nos passions créatrices célèbrent et incarnent constamment.

Pouvons-nous continuer à nous terrer même au nom de nos convictions d’intellectuels non-alignés, d’artistes a-politiques ou pseudo-engagés ? Que peut signifier encore notre présence et notre rôle dans la communauté de nos semblables, si nous sommes incapables de porter en hérauts, leurs aspirations et leur quête angoissée de fraternité humaine comme seule promesse de paix durable? Notre rôle n’est-il pas aussi et surtout, en de pareilles heures, d’être aux côtés de nos concitoyens quand ceux-ci posent d’indiscutables questions de vie ?   Nous ne pouvons pas continuer à nous terrer.

La face hideuse de la politique est comme une hyène ! La hyène est-elle de nouveau à jeun ? Lui faut-il une montagne de viande ? Combien de temps allons-nous encore la laisser se repaître des fils et filles du Faso ?  Depuis  près d’une trentaine d’année la hyène n’a-t-elle pas aussi recruté dans nos rangs (d’artistes, de penseurs et d’intellectuels,hommes et femmes de culture ) ses palefreniers, ses griots et ses rabatteurs, obligeant parfois les meilleurs d’entre nous à lui fournir des tréfonds obscures de nos intelligences et de nos talents les justifications et les légitimations de ses actes politiques indéfendables, de ses mensonges à l’Histoire, de ses stratégies totalitaires masquées et de ses logiques de prédation implacables ?  Nous ne pouvons pas continuer à avoir peur.  Je ne vois pas comment nous pouvons nous dérober à cette responsabilité à ce tournant crucial de notre vie nationale ? C’est un devoir de présence, car je prétends que la création intellectuelle et artistique est un foyer d’espérance vivifiante des quêtes de sens et d’intelligibilité d’un monde en mutation permanente, une source d’imagination nécessaire pour les luttes légitimes et partant des possibles rêves de futurs portés par la jeunesse.   Comment pourrions-nous déserter cette scène ?

Quelle est la forme de lâcheté qui pourrait nous abriter afin que nous puissions nous taire durant ces heures tumultueuses et qui risquent de nous plonger dans la violence ? Il est impératif que nous soyons tous mobilisés afin d’apporter notre contribution à la manifestation et la fertilisation d’un espace de vérité et de justice qui prenne le pas sur le chaos et la vengeance.   Il me semble que nous pouvons mettre au service de cette cause toute notre détermination, notre talent, notre créativité et notre passion pour un monde meilleur, pour que s’élabore un espace de dialogue fécond, indispensable pour un nouveau contrat et une nouvelle histoire dans notre pays.   Vérité, Justice, Réparation, Réconciliation Nationale et Réformes profondes de notre « vouloir vivre ensemble » tel est le cadre du nouveau départ tel que le réclament les forces sociales et politiques dans notre pays.  Elles ont raison !  J’y crois absolument car c’est le seul schéma viable. Ce n’est pas négociable autrement. Cela doit advenir inéluctablement et je suis heureux qu’il n’en puisse pas être autrement.

Trop de morts attendent enfin le repos en paix ! Trop de familles attendent de finir un deuil pour pouvoir revenir à une vie normale. Trop de citoyens se couchent le soir avec une souffrance indicible sans possibilité de se libérer d’un profond ressentiment ou d’une haine ou parfois même d’une horrible détestation qui se lègue presque de père en fils, de mère en fille, de famille en famille.  Il faut pouvoir entendre leur cri et la profonde aspiration de leur désir de libération maintenant. En ce moment précis, je pense à la mère de Norbert ZONGO …Elle est pour moi le symbole et la figure vivante de ceux qui ont perdu le fruit de leurs entrailles dans notre déloyale et violente histoire politique depuis plus d’un quart de siècle.

Ayant bravé la peur, tous ces disparus ne doivent pas l’avoir été pour rien… C’est pour cela aussi que leur sacrifice d’avoir affirmé (souvent d’ailleurs à notre place et pour notre profit) une soif de liberté et de justice, ne doit pas apparaitre comme vain. Car si la terre de nos ancêtres accepte enfin leur sang en offrande pour sauver notre pays, c’est aux vivants d’accomplir leurs prophéties. Remplir ce devoir, c’est tenter tout simplement de constituer la providence de ceux qui naîtront. Cette tâche nous revient .
Au crépuscule d’une ère particulièrement violente et sournoise de notre pays, nous savons plus que quiconque que la nuit risque d’être longue avant que l’aube d’une vie nouvelle ne se lève au Faso. Nous le savons ou nous devons le savoir ou du moins nous devons l’espérer. Et que faire ?  Moi, je rêve debout, me tenant de mes pieds joints sur l’insondable espoir de tous ceux qui ont aimé jusqu’au sacrifice ultime notre terre du Faso. Je dédie l’immortalité à tous ceux qui sont tombés pour avoir osé réclamer la liberté, la dignité, la justice, en somme l’humanité pour nous tous. Leur souvenir me donne la force de rêver et de me tenir debout.

Je rêve ! Je rêve d’un pays où plus personne n’a peur Je rêve d’un pays où personne ne subit de la part de qui que ce soit ni l’humiliation, ni la privation et la torture Je rêve d’un pays où le pauvre peut sortir drapé de courage et de sa dignité d’homme  Je rêve d’un pays où celui qui a fait fortune par le travail ou la chance est capable de solidarité et de pudeur. Je rêve d’un pays où les hommes et les femmes ont recouvré la vérité, l’audace, la fierté et surtout le respect des autres Je rêve d’un pays où la jeunesse sait encore féconder de générosité et d’utopie ses espérances pour inventer l’avenir  Je rêve d’un pays de nouveau debout, en marche et au travail. Je rêve d’un pays libre et enthousiaste où chaque citoyen se levant avec le jour le fait pour lui-même, pour les siens et pour tous les hommes et femmes du Burkina Faso parce que se sentant pleinement acteur d’une destinée commune en partage. Je rêve d’un pays où l’Etat et ses émanations en bonne intelligence avec ses citoyens de toutes confessions et de toutes origines peuvent ensemble redevenir la matrice positive d’une véritable nation en quête d’accomplissement.  Je rêve ! C’est ce rêve et toutes ces espérances qui fondent aujourd’hui mon appel.

Un appel à tous les artistes, chanteurs, musiciens, comédiens, dramaturges, danseurs chorégraphes, cinéastes, peintres, sculpteurs !
Un appel à tous les écrivains, hommes de lettre, penseurs, intellectuels, universitaires !
Un appel à tous les hommes et femmes de culture.
N’ayez pas peur parce que « Le silence des gens bien » n’est pas bien du tout.

Etienne Minoungou
Artiste, Dramaturge, Directeur des RECREATRALES,
Initiateur du mouvement de la Coalition des Artistes et des Intellectuels pour la Culture/BURKINA FASO

http://www.fasozine.com/index.php/societe/societe/5750-lnous-ne-pouvons-pas-continuer-a-avoir-peurr 

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